LA NOTE DU MOIS

RETOUR SUR UN FILM

LA BM DU SEIGNEUR_

DE JEAN-CHARLES HUE

FRANCE - 2010 - 84 MINUTES

Sortie France : 26 JANVIER 2011




© Capricci

"Rêve comme si tu vivais éternellement. Vis comme si tu allais mourir aujourd'hui."

BM. James Dean est assis au fond de son siège. Il s'élance à toute allure au milieu des caravanes serrées les unes aux autres, au milieu des enfants qui jouent, au milieu des hommes qui bricolent. Il fait gronder le moteur, il fait voler la poussière. Un aîné sort, le fusil à la main.

On est à Beauvais sur une aire de voyageurs, c'est la belle saison.

Le jeune homme fougueux et arrogant provoque le duel de toutes les virilités avec un jeune blond qui se bat pour son père, en son honneur bafoué. Il triche, allonge un coup dans le nez de son adversaire. C'est fini. Tous se retrouvent gaiement autour d'un barbecue de fortune.

C'est fini, la toile est cousue, un monde a vu le jour. La vie s'écoule devant nous, toute en lumière et en temps. Jean-Charles Hue connait ses acteurs depuis longtemps. Il a vécu avec eux, les a déjà filmés dans leur vie. Cette fois-ci ils écrivent ensemble le récit. D'où l'évidente justesse de l'ensemble. D'où l'évidence de célébrer les présences de ceux qui travaillent pour le film et de ceux qui traversent son champ, gens de passage, curieux. Des veillées nocturnes et calmes, la paume des mains tournées vers le feu, le film ne rompt pas l'illusion qu'il construit et ne rompt pas le réel qu'il capte. Le cinéaste tient ensemble le travail du film et l'énergie propre à ce monde. Le flottement de certaines scènes est nécessaire à la représentation du temps commun, collectif et partagé, qui se fait et se défait dans le rassemblement informel. Un temps libéré de la course du récit vers sa fin, dans lequel nous sont donnés à voir les visages de ceux qui vivent là.

Jean-Charles Hue ne filme que par beau temps et écarte le gris des plans. Le terrain vague, les caravanes au coucher du soleil, les garçons qui se chamaillent au milieu d'un champ de maïs fauché, sous le regard inquiet d'une petite fille. Un air de fin de saison, la douce empathie d'un regard sur la vie dans une communauté hors des villes, harmonieuse, autarcique. Le partage du sensible. L'immersion de Jean-Charles Hue donne à voir un temps autre qui existe à l'intérieur de ce campement. Elle expose la lumière et crée un espace mythique qui appelle la fiction, la grande.

Le cinéma va cueillir son héros, Fred Dorkel, grand gaillard respecté de tous et voleur aguerri de BMW qui, par un soir de veillée reçoit la visite exclusive d'un envoyé de Dieu. Fred perd pied et se transforme en figure du doute. Il remet en cause son milieu et son mode de vie : chouraveur attitré et fêtard chevronné. La révélation de la foi lui rend impossible la poursuite de ce destin là. Je pense à Tony Soprano, leader de la Mafia du New Jersey dont la chronique du règne s'étale sur dix saisons et fonde une fresque magistrale dans la série américaine. Même figure imposante et rondouillette. Même figure d'autorité explosive et de bonté secrète, qui mène une communauté par je ne sais quel équilibre précaire entre les deux faces. Quand le chef italo-américain partage ses états d'âmes et ses angoisses existentielles à sa "shrink", le projet entier s'inscrit dans une recherche existentielle. Dans La BM du Seigneur, le ressort dramatique est un évènement spirituel qui apparait au delà des apparences. L'apparition du doute, mystique cette fois, prend toute la place dans la suite du récit.

Il crève l'écran et la machine du film s'emballe parfois sous l'exaspération surjouée de Fred.

Les face à face de paroles sont longs entre Fred et ses frères à qui il raconte son aventure. Jamais ils ne le prennent pour un fou, car il ne leur est pas rare de voir le diable le soir, en rentrant chez eux. Simplement, comment mettre de côté ce qu'on a toujours été, ce qu'on a toujours fait ? Je me demande qui peut les arrêter, dans le jeu de leur vie, dans la recherche du climax qui fait la jouissance de la fabrication du récit. Pas Hue, qui débride les énergies et laisse s'affaisser l'interprétation des acteurs, rejouant le fantasme de leur propre vie. Je n'y crois plus. L'identification se rompt, un instant. Ils exagèrent, pensais-je, là même où il n'en est peut être rien. Mais un cri, un coup de poing, une accolade ici sont d'autres signes que nos cris, nos coups et nos embrassades. Plus dramatiques, moins affligeants.

C'est de ce doute produit par le travail de va-et-vient entre réel et écriture, entre le drame du récit et le drame de leur vie, que naît un décollement, une sensation unique de cinéma. Celle de voir éclore sous nos yeux la vision d'un monde qui paraît lointain mais qui ressemble souvent au notre. Un monde où l'on tue par humiliation, où l'on se bat pour l'honneur d'un aîné, où l'on ne lâche rien à la querelle qui dure, dure jusqu'à ce que la colère ou l'effet de l'alcool l'emporte.

Mais dans cette navigation subtile entre croyance et plaisir du récit, certains choix de cadres, de points de vues surplombants au dessus des caravanes viennent alourdir la machine bien huilée du récit déjà peuplé de tant de codes. Comme si le cinéaste était apeuré de s'engourdir dans les flottements du début du film, dans la morosité et les inerties du réel quotidien, l'aplat grisâtre des caravanes. L'équilibre est parfois défait, les présences sont délaissées et deviennent éléments de rythmique de montage, images de décors. On ne doute plus du film dans lequel on est ; on s'éloigne d'un temps et d'une réalité photographique et poétique dans des scènes trop réduites au drame conducteur. Impression d'artificialité de certains cadres alors même que les personnages sont justes. Impression que la machine cinéma s'emballe alors même qu'on est appelés à partager de manière intime cette quête mystique dans la caravane ou dans le camion et que tout nous est donné à voir, généreusement d'homme à homme.

La fin du film arrive vite : le chien blanc est tué et cela clôt toutes les indécisions de Fred qui se réconcilie avec ses frères. Rien n'est remis en route, rien n'est replacé dans son temps.

Ici, malgré le changement soudain des états et des relations, le noyau du groupe reste éternel et indestructible. La communauté est forte, c'est un esprit qui pare à toute menace venant de l'extérieur.

LJ

EVENEMENTS

Reprise de la Quinzaine des Réalisateurs

Forum des images
DU 24 MAI AU JUIN 2011

Pour plus d’informations:
www.forumdesimages.fr


Cinéastes de notre temps

Centre Georges Pompidou
DU 27 AVRIL AU 9 JUILLET 2011

Pour plus d’informations:
www.centrepompidou.fr


Stanley Kubrick, l'exposition

Cinémathèque Française
DU 23 MARS AU 31 JUILLET 2011

Pour plus d’informations:
www.cinematheque.fr