L'aire, Laetitia Jacquart, 2010_

NOËL FRIES

L'aire, ou tout sauf du vide

« Tu cé  pourkoi ch'suis après toi comme ça tout le temps ?
⁃ ...nan ?
⁃ passke tu m'mens, tu m'dit k'tu nettoyes et tu nettoyes rien »

1h avant, la marâtre se triturait la tête sur les cours de 4e de sa fille, trop occupée à torcher ses frères et sœurs. Dans la cuisine, l'homme boit sa bière, les yeux dans l'coltard, le front collé sur la hotte. Au fond de la caravane, un môme se bousille les yeux devant l'écran plat familial.

En géométrie, l'aire est une mesure de grandeur des figures du plan ou des surfaces de l'espace.
En anatomie, une aire  est une portion du cerveau associée à une capacité particulière.
En aéronautique, une aire est la partie d'un aérodrome destinée à l'embarquement des passagers ou du fret, au ravitaillement en carburant et au stationnement.
En infrastructure routière, une aire est un parking en bordure d'autoroute ou d'autres voies, muni d'aménagements.

En cinéma, L'aire est un film hors espace temps. Une histoire de naufragés de civilisation refoulés sur une plage sans rivage, grillagé avec sanitaires. L'aire renferme des restes de gens du voyage. Entassés dans des caravanes, un ramassis de vie ou d'envies gâchées. Les femmes tiennent bon, continuent de faire exister le foyer, et adoubent les jeunes mâles d'aérosols. Un gardien assure l'hygiène et la salubrité du lieu. Une sorte de ramasse merde de classe moyenne, chargé de briquer les écuries d'Augias à grand coups de karcher.
Ce qu'offre la réalisatrice, c'est une entrée en douceur dans un recoin de monde qu'on renacle, sans désir esthétique à satiété intellectuelle bouffie. Sa caméra fixe les lâchetés, courageusement, se fie aux personnages avec finesse, laissant à chacun son temps pour se confier à l'objectif. Aucun blabla n'est superflu. Mais le montage mêle adroitement rythme et justesse, fluette dans les recoins de caravanes, immobile face aux gestion-aire.

Noël Fries, mai 2011.

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