Une ligne-frontière divise la Bosnie-Herzégovine en deux entités autonomes et dépendantes. Nous partons à la recherche de cette ligne mais peu à peu les traces de sa présence viennent troubler l’enquête... Tourné essentiellement à Sarajevo, point de passage de la ligne de démarcation décrétée à la fin de la guerre en 1995, Linescape est un film dans le paysage, une enquête poétique sur l'absurdité d'une frontière politique. Linescape Dans la profondeur de champ sonore, les chants des muezzins s’élèvent. Dire un lieu, ailleurs. Ecouter aussi une distance. Et mettre en scène l’envie d’atteindre, ou de s’approcher un peu au moins. Faire connaissance. Chants aux volutes familières désormais. Sensation d’une compréhension, avouons-le, récente. Voix musicales parmi lesquelles n’ont pas évolué nos oreilles, qui les espéraient pourtant. Le monde en attente, mais surtout pas à cor et à cri. Chants qui se frayent soudain un chemin jusqu’à nos oreilles tendues. Trajet de prières chargées de mots et d’images, de l’un vers l’autre. Des inconnus pris dans le tact d’une collision volontaire. Doit-on alors entrer avec recueillement dans Linescape ? Est-ce le pacte ? Non. Certains observateurs convoqueront le poncif de l’insouciance arrogante. Mais calmes, ils répondent en prenant le temps de. Chacun, attentif, à son poste, dans l’attente. On les sent impressionnés par le sujet qu’ils ont choisi. Renoncer devant l’ampleur du réel ? Ne pas dire qu’on a tout saisi avant même que d’avoir mis les yeux sur le décor. Ne pas faire croire que l’on a tout compris avant même que d’avoir rencontré le moindre témoin. Ne pas mentir sur les intentions liminaires alors même qu’on ne sait pas ce à quoi on veut se confronter. Tout cela est dans le film. Au cœur des plans, et non à leur lisière. Attraction répulsion. Y aller avec les jambes qui avancent dans les deux sens, vers là-bas et par ici. Part ici. C’était un peu ça. Partir et rester car impressionnés, un peu écrasés. Tendus car impliqués, pas naïfs. Etaient-ils même innocents ? Sommes-nous ici coupables des faits qui nous sont reprochés là-bas ? Au minimum, une responsabilité éprouvée. Pour le reste, il y a un risque, oui. C’est ça, l’impulsion, à l’origine. Envie de faire, voir et créer. Offrir aux paysages là-bas une captation. Voler dans la générosité quelques lumières, quelques traces. Des bribes d’histoire arrachées aux souvenirs occultés. Linescape. La ligne, c’est tracer de l’avant, créer, produire au plus loin des possibles. Croire qu’on l’efface est la fuite des dupes volontaires. Elle est là, derrière l’estompe. Ceux qui l’ont connu une fois la voient toujours. Elle court là-bas à l’horizon, et glisse ici à leurs pieds. Alors, escape, la fuite ou la peur. C’est probable. Est-ce trop tard pour eux ? Ont-ils le droit de regarder, de capter, de rapporter, en arrivant après guerres ? Projeter de retracer la frontière : se placer au risque de l’obscène. Une provocation désarmante, je crois. Un geste d’une profonde tristesse. Insondable décor blessé. Une frontière dessinée qui permet de rencontrer le paysage. Une trace blanche qui n’est pas une cicatrice infligée. Comme un baume que ces quelques mains étrangères juvéniles viennent poser sur les plaies du chaos, en quête d’apaisement mutuel. Alors oui, Linescape, un projet tout en tension, centrifuge, centripète, cadre raréfié puis saturé. De l’écran noir chanté naît un plan fixe ; ses perspectives construisent une cible dans la ligne de mire : le mouvement du paysage, là au fond. Quelques branches, un brin d’air dans les feuilles pour le moment, mais des intentions affichées nettes. Dans le même plan, ombres et lumières construisent les barreaux d’une échelle latérale le long de laquelle notre œil glisse déjà et progresse, répondant à l’appel lancé. « La ligne de démarcation inter-entité est la ligne-frontière décrétée par les accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie-Herzégovine en novembre 1995. Elle divise le pays en deux entités autonomes et dépendantes, la république serbe et la fédération croato-musulmane. » Le chant des grillons couvre désormais le chant des hommes, mis en sourdine par la nature. L’ambiance sonore sourd au loin, sans informer pourtant. Juste une rumeur. Une carte apparaît, fragiles lignes blanches au trait sans épaisseur. Somme de quatre noms + un. Croatie, Serbie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine + Sarajevo. Blanc, trop blanc soudain, aveuglé, on n’y voit rien, cligner des paupières, fermer les yeux ou pire détourner la tête ? Cadre composé, lumières et couleurs. Plans chatoyants qui ne sont pas pour nous rassurer. Y a-t-il ici âme qui vive ? Le tramway transporte-t-il autre chose que lui-même au fil des kilomètres ? Et ces voitures qui roulent en sens inverse, qui les occupent ? |
Dans la voiture, un conducteur à contre-jour, pas même le visage réinjecté dans le plan par son rétroviseur. Identité refusée. Sait-on encore qui on est ? Cela commence à vaciller. Il est tôt encore. Le calme est olympien. « N 43°49’22.19’’ E 18°21’18.36’’ » « Euh, qu’est-ce qu’on fait ? On va à Butmir ? » Travelling avant. Raccord dans le mouvement. Une voiture, une carte, un GPS. Se repérer, se perdre. Une autre feuille, sur laquelle se pose une main à la manche relevée cette fois ; le plus dur reste à faire. Un stylo bille roule dans des doigts qui ne le maintiennent pas avec fermeté. Il déroule une horizontale bleue nuit. Raccord plastique sur la ligne des crêtes pour contempler le plan d’ensemble d’une ville encerclée par les collines. Brumes et brouillards au petit matin. Précis et flou, regard qui oppose sa résistance à l’indistinct. Des plaques, des noms de rues, des numéros, deux alphabets et différentes couleurs. Accumulation, enquête en cours, ça continue. N 43°50’23.84’’ E 18°21’47.21’’ Des sous-titres en lieu et place des voix. Dans la nuit, une voiture tourne et vire. Ils ne savent plus trop où ils sont. Des adverbes révélateurs : « normalement ». Si tout était normal ici, seraient-ils là ? Alors le conditionnel : « ça devrait être ça ». Mais la voiture s’élève dans la côte et retrouve la clarté au-delà. Les voix échangent sans bruit, leurs propos simplement retranscrits au bas de l’écran. Une légère inquiétude partagée, atténuée dans la réciproque. Ils ont quelques repères désormais, ne seront plus jamais désorientés, le paysage leur confie ses codes. Filmer comme on composerait un dictionnaire du paysage. Un territoire sans appartenance, propriétaire absent, extrême utopie du lieu libre de droit. Sont-ils en route vers l’Eldorado ? Le montage ne s’y trompe pas, il tranche d’une rupture nette la prise de conscience de l’absurdité des mots à peine prononcés. Le traitement barbare réservé aux décors naturels fait irruption dans le film : évocation d’un appartement coupé en deux, traversé par la frontière des hommes. Au quotidien, deux adresses différentes pour les factures. « Situation stupide », dit-elle. La main dessine une rue bordée de maisons. Sur la gauche, les portes sont marquées de bleu, sur la droite, de vert. La main a besoin de dessiner pour accepter ce qu’on vient de lui dire. Le dessin de la main valide pour elle-même le témoignage de la voix. Elle atteste. Les mots écrits sont impuissants à dire le regard interloqué. Aphasie qui naît du spectacle de la stupidité. Là, c’est logique. En ville, quelques citadins, quelques habitants, des véhicules. Ils en descendent par flots au terminus. Fin d’un territoire. Par où les terres se prolongent-elles ici ? Elles ne peuvent s’interrompre, tout le monde descend, on fait demi-tour, circulez, il n’y a rien à voir plus loin ? « Dobrinja, quartier traversé par la ligne. Terminus des bus des deux entités. Les personnes voulant se rendre dans l’autre partie doivent rejoindre l’autre terminus 100 mètres plus loin. » Une reprise d’axe sur deux plans pris en miroir apporte son commentaire : allées et venues, le même trajet toujours, la même routine, le même ordre de défilement pour les habitants filmés, ils semblent pris dans un piège, se heurtant à des murs invisibles qui, après le choc, les fait repartir dans l’autre sens, invités à poser à nouveau les semelles dans leurs propres pas. On sent une déception gagner du terrain. La caméra filme en plongée, plusieurs plans se succèdent dans la pente, et la liste que dresse la voix semble s’éteindre progressivement dans les profondeurs. Essoufflement. Passage à vide. Quel était le but, déjà ? A quoi ces vols généreux d’images serviront-ils une fois montés ? Doivent-ils être utiles ? Doivent-ils même exister ? Quelle démarche pour quelle visée ? Artistique, politique. Tous les doutes, les nôtres et les leurs, s’amoncellent d’un coup. Les habitants se font alors les interprètes sensibles de la vacuité mélancolique soudaine : « Excusez-moi, qu’est-ce que vous faîtes ? » « Nous cherchons des lignes en Bosnie. » « Très bien, merci. » Quelques mots simples pour dire l’ampleur vertigineuse de la tâche assignée. La femme qui fond dans le chocolat du décor est encore là. Son pouvoir est immense. Elle zigzaguait tout à l’heure, mais désormais, c’est le chemin qui serpente. La ligne droite a fondu et s’écoule sur la gauche au fond, derrière le rocher, hors champ. La silhouette va et vient, disparaît puis reparaît et marche vers nous, minuscule forme désirant l’axe de la caméra, qu’elle atteindra dans l’intervalle ménagé entre deux plans. Plusieurs langues communes, plus ou moins bien maîtrisées, permettent les échanges. De l’anglais à l’allemand. De la conversation à l’écriture. Les habitants épellent, corrigent les quelques fautes. L’immersion des six se précise à chaque nouvelle scène. Le décollement passager tout à l’heure se lisait dans la pente. L’écho est naturel : pour dire le degré d’immersion atteint, le film arpente en profondeur vers les altitudes qui se gagnent mètre après mètre. Roselyne Quéméner, janvier 2011. |